Entretien avec Sébastien Bonnabel

Mis à jour : févr. 5


Toujours en quête de nouveautés, l’équipe de La Bastillette a assisté au spectacle Cyrano Ostonato Fantaisies, au théâtre Lepic. Cette pièce, mise en scène par Sébastien Bonnabel, présente les répétitions de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, par une troupe de théâtre. Au-delà du texte classique, le.a spectateur.rice est invité.e à assister à l’intimité des acteur.rice.s, à leurs vies privées, leurs doutes, leurs mésententes ou leurs histoires d’amour. La narration linéaire est parfois entrecoupée par des passages d’immersion où le public choisit de suivre un personnage ou un autre, au grès de ses envies. Enthousiasmé.e.s par l’interactivité du concept, nous avons sauté sur l’occasion pour rencontrer Sébastien Bonnabel afin qu’il nous explique ce procédé original.



Comment en êtes-vous arrivé au théâtre immersif ? Quel parcours avez-vous suivi ?

J’ai d’abord été comédien et je me suis beaucoup interrogé en tant qu’acteur sur la relation qu’il pouvait y avoir avec le spectateur, notamment par rapport à son expérience. Parfois je vivais des émotions qui étaient incroyables en jouant mais cela ne traversait pas la rampe. Ça a toujours été quelque chose qui m’a interrogé que ce soit chez Stanislavski, Tchevov, Strasberg (Constantin Stanislavski, Anton Tchekov, Lee Strasberg : dramaturge et théoricien du théâtre, NDLR), je cherchais des réponses. La formation m’a assez rapidement intéressée, donc je suis passé de comédien à formateur. J’ai fait un stage qui s’appelait « La réussite en casting », qui se concentrait sur la relation à la caméra et au directeur de casting. J’ai alors développé toute une approche : le modèle du « libre acteur » qui positionne le travail de l’acteur en relation avec l’expérience du spectateur. Au cours des stages, je travaillais beaucoup à partir d’une pièce qui s’appelait Closer - Tout Contre mais je ne montais jamais la pièce en intégralité, même si les scènes étaient en elles-mêmes très intéressantes et très fortes. Un jour, en relisant le titre (Tout Contre, NDLR), je me suis rendu compte que c’était cela qu’il fallait que je fasse : amener les gens tout contre. C’est venu de ça, tout bêtement. J’ai commencé à me renseigner, j’ai vu qu’il y avait tout un monde qui s’appelait « le théâtre immersif » qui existait déjà à Londres et à New York. Je suis allé voir un premier spectacle à Londres de la compagnie Punchdrunk, ça a été une révélation…


Pourquoi faire le choix d’un théâtre immersif ?

Ce qui m’a toujours passionné, que ce soit dans le théâtre immersif ou dans le travail caméra, c’est la relation à l’intime et par quel moyen on amène les spectateurs au coeur de cette intimité. Grâce à Closer, on a vu tout de suite que c’était un procédé qui intéressait les gens. Souvent au théâtre, on trouve un 4ème mur qui coupe de l’action : le théâtre immersif est un procédé scénographique qui permet justement de dépasser cela. D’abord parce que la distance disparaît, il n’y a plus de séparation entre le jeu des acteurs et la place des spectateurs, et le public va devenir partie prenante de l’action scénique : il va avoir un rôle à jouer. Ce qui va être intéressant par la suite c’est de jouer avec le curseur de l’immersion, c’est-à-dire que je peux alterner des moments d'interaction et d’autres plus classiques. Le théâtre immersif n’est pas une fin en soi, c’est un moyen, un procédé, de même que la caméra, que la danse, que tous les processus qui peuvent exister dans une narration.


Comment crée-t-on une pièce immersive ?

La première des choses c’est avant tout : comment faire en sorte de faire un bon spectacle ? Après : qu’est ce que ça peut apporter au public ? Et ensuite, seulement ensuite, je commence à me positionner par rapport au texte, par rapport au procédé immersif. Par exemple, je peux dès l’écriture faire en sorte que les spectateurs aient un rôle. Dans Smoke Rings, les spectateurs arrivent à un mariage, ils sont invités, leur rôle est induit de fait. Dans Cyrano Ostinato Fantaisies, le public est assimilé à des élèves du Cours Florent venus assister aux répétitions d’une pièce.

Pour parler de l’intimité du couple, j’ai trouvé ça intriguant de faire venir le spectateur au plus près des acteurs, de l’introduire dans la vie privée des personnages. Les choix de Smoke Rings ont été faits par rapport à ça. C’était uniquement des saynètes indépendantes, l’histoire en tant que telle va se raconter à travers ces morceaux autonomes. L’ambition avec Cyrano Ostinato Fantasies c’était de raconter une histoire complète où le public, selon le chemin qu’il va choisir, le personnage qu’il va suivre, n’aura pas le même point de vue par rapport à la pièce. Je voulais aussi voir comment on pouvait agencer une partie classique, une partie de répétition des comédiens et en même temps l’immersion.

L’idée c’est de trouver constamment un équilibre entre narration et immersion : plus on va dans l’immersion, plus on a de chance de perdre en narration, et l’inverse est vrai aussi.


Qu’est-ce que cela implique au niveau du jeu de l’acteur ?

Par rapport au travail de l’acteur, cela entraîne beaucoup de choses et notamment une capacité à être réel et vivant. Que ce soit au travail caméra ou dans le processus immersif, si je ne crois pas à la réalité des émotions de l’acteur, je sors immédiatement du procédé. Une des spécificités du théâtre immersif, c’est que, comme le public est partie prenante, on peut faire toutes les répétitions que l’on veut, les gens ne vont jamais se comporter comme on pouvait le supposer. Sachant cela, les acteurs sont habitués à improviser et à interagir. Les premières expériences qui se font avec le public sont toujours très importantes, et changent complètement la physionomie du spectacle. De façon générale, le lieu et le flux du public vont être des éléments extrêmement importants à gérer contrairement à un théâtre classique où je sais que les gens vont s’asseoir dans la salle, a priori ne vont pas bouger : j’ai une scène et le cadre est finalement assez fixe.

L’acteur est donc repositionné au centre de la création. Dans un théâtre classique, ce qui se passe c’est que le metteur en scène choisit une pièce et il a déjà sa vision du spectacle. La plupart du temps il amène les comédiens à remplir le puzzle et à faire exactement ce qu’il a imaginé. Dans l’approche du libre acteur, c’est l’acteur qui est au centre de la création. Le rôle du metteur en scène va être légèrement différent, c’est-à-dire que c’est lui qui va cadrer le spectacle, il va faire en sorte que le spectacle ait une dynamique, qu’il soit cohérent et intéressant pour les spectateurs.


Quel est l’avenir du théâtre immersif ?

À Paris, et en France de façon générale, il y a de nombreux mouvements de théâtre immersif. Quasiment tous les jours un spectacle naît. On essaye de se réunir au sein d’une association qui réunit tous les metteurs en scène qui s’essayent au procédé. On peut retrouver plein d’expériences : Close, Heroes, et puis d’autres spectacles qui sont en train de se créer, de se développer. Ce qui est intéressant c’est de voir à quel point et comment chacun va interpréter l’immersion de façon différente. Rien qu’à mon échelle, Smoke Rings et Cyrano Ostinato Fantaisies ne sont pas du tout les mêmes spectacles. Ce sont des endroits de recherche qui sont absolument passionnants.


Photo du spectacle

La Bastillette te recommande donc :

CYRANO OSTINATO FANTASIES

Au Théâtre Lepic

Du : 10 mars au 28 avril 2019

https://theatrelepic.com/2018/11/10/ob-3/

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