The Dead Don't Die, Jim Jarmusch - pour une réhabilitation du cinéma B

À l’occasion de la sortie du film The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch, la Présidente et Vice-présidente de La Bastillette ont reformé leur duo cinématographique le temps d’une séance. Elles te livrent aujourd’hui leur retour et militent pour une réhabilitation du cinéma de genre ! Avant de te parler du film, laisse-nous t’exposer une définition assez large du film de genre : on entend par là un cinéma codifié qui souvent privilégie la sensation à l’histoire, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en ait pas. Il a souvent été opposé au cinéma d’auteur qui met en avant la vision artistique d’une personne - là où le cinéma de genre s’attache d’abord à des règles fixes qu’il réintègre -, mais également au cinéma d’exploitation puisque les budgets sont très différents et que, historiquement, les films de genre étaient souvent l’oeuvre de passionnés et de publics-niches amateurs de certaines formes, à l’opposé du mainstream donc qui doit plaire à tout le monde. On peut compter le cinéma d’horreur (lui-même divisé en plusieurs sous-catégories), la science-fiction, le thriller, le film catastrophe et bien d’autres encore comme faisant partie de ce mouvement-là. Aujourd’hui les frontières sont beaucoup plus floues, et il est rare que des oeuvres se limitent à un genre. Les films de super-héros font les joies du cinéma d’exploitation et les auteurs n’ont plus peur de s’amuser avec des codes longtemps méprisés. Le film dont nous allons parler est un bon exemple de cette hybridation.


Only Lovers Left Alive, Jim Jarmusch (2013)

The Dead don’t die est le dernier film de Jim Jarmusch, après le poétique Patterson (2016) et le mélancolique Only Lovers Left Alive (2013) que tu as peut-être vus. Le film faisait l’ouverture de la sélection officielle du Festival de Cannes cette année 2019, sans pour autant faire l’unanimité dans la critique. En quelques mots, l’histoire est celle de Centerville, une ville des États-Unis, qui doit faire face à une invasion de zombies (tout comme le reste du monde) causée par un dérèglement climatique. On y retrouve tous les clichés de la société américaine : du fermier pro-Trump au nerd coincé dans sa boutique de comics, mais aussi tous les grands tropes du cinéma de mort-vivants que ce soient les mains qui sortent de la terre des tombes ou bien le gore des scènes d’attaques et de combat. Le ton est néanmoins celui de la comédie – bien qu’un brin dramatique –, et Jarmusch s’amuse de ses personnages dépassés par l’intrigue, ce qu’il ne manque pas de souligner, notamment grâce aux allusions au scénario du film que les héros paraissent avoir eu en main. Beaucoup de second degré donc, ce qui peut agacer notamment lorsque, comme c’est le cas ici, tout cela sert un propos un peu moralisateur et ne fait pas confiance à l’intelligence du spectateur.

Tout d’abord, il est à noter que ce second degré, qui en fait tout de même la saveur du film, est aussi ce qui en fait, dans une certaine mesure, l’objet des critiques. Si bien sûr, comme nous, tu as dévoré l’intégralité de la filmographie de Jarmusch, l’oeuvre prend une toute autre dimension ? Les acteurs déjà, dont la quasi-totalité ont fait l’affiche d’un film précédent, et l’ont même emblématisé (on peut reconnaître à Jarmusch un certain génie pour créer des icônes de la pop culture ; on pense à Forest Whitaker dans Ghost Dog, Johnny Depp dans Dead Man etc…) : Steve Buscemi, Tom Waits, Bill Murray, Iggy Pop, Tilda Swinton et même Adam Driver, ont tous été les héros marginaux d’un film antérieur. Et lorsque le réalisateur ne puise pas dans sa propre filmographie, il choisit tout de même à nouveau les visages extrêmement familiers et largement médiatisés de Chloé Sévigny ou de Selena Gomez pour incarner ses personnages. Pour le spectateur de cinéma indépendant ou le fan de Jarmusch, ce sont des clins d’oeil plus que savoureux avec l’impression forcément valorisante de faire partie des happy fews.

Mais que se passe-t-il lorsqu’on se concentre sur le film en lui-même ? Lorsqu’on lui retire tout ce discours méta, le film a quand même de nombreux bons points : il est très bien mis en scène, il est amusant et on y fait pas mal de trouvailles intéressantes. Revenons un instant sur la fin, si tu le veux bien… Si le cinéma de Jarmusch plait autant (enfin du moins, nous plaît autant !) c’est parce que même si les personnages sont sans cesse marginalisés, passionnés par des pratiques étranges, répondant à un autre temps et à une autre sensibilité, ils restent ouverts sur le monde et surtout sans jugement. On entre dans leur univers mais sans pour autant avoir à le comparer au nôtre. Dans The Dead don’t Die, les héros ont leurs caractéristiques et leurs personnalités originales (prenons par exemple le personnage de Tilda Swinton, écossaise passionnée de culture asiatique et possédant un katana), mais la morale clôturant le film laisse comme un arrière-goût d’accusation déplaisant. Bien sûr, et nous allons y revenir, ce n’est pas la première fois que le cinéma de genre se sert d’une imagerie populaire comme les zombies pour explorer un problème de société, mais c’est fait ici avec lourdeur et presque avec un certain ressentiment. Alors oui, la société de consommation est un mal et un excès condamnable, néanmoins, est-ce la peine de faire culpabiliser le spectateur de manière aussi appuyée ?


Get Out, Jordan Peele (2017)

Comme évoqué précédemment, le cinéma de genre (horreur, science-fiction, polar, etc…) n’est pas seulement un cinéma de divertissement, comme on a tendance à le croire. On remarque d’ailleurs que s’il était mis de côté et absent des festivals il y a une dizaine d’années, il retrouve aujourd’hui ses lettres de noblesse, notamment lorsque des réalisateurs reconnus se penchent sur la question. Tu connais peut-être – et si ce n’est pas le cas, on te recommande : Jordan Peel, auteur des géniaux Get Out et Us qui magnifie le film d’horreur, ou encore Guillermo Del Torro qui, avec The Shape of Water, a remporté plusieurs prix aux Oscars. Si ces oeuvres sont mises en avant, c’est avant tout pour leur auteur et beaucoup moins pour un renouvellement du genre (il y a une très bonne vidéo Youtube du Fossoyeur de films à ce sujet que l’on te conseille à la fin de l’article) mais on peut tout de même y voir le signe d’un nouvel intérêt. Tout cela nous amène au début du cinéma de genre et pourquoi nous aimerions tant le voir regagner nos chers écrans de cinéma, d’ordinateur, de télévision ! On l’a dit, Jarmusch n’a pas la primeur lorsqu’il s’agit de mettre en perspective ses contemporains avec des créatures fantastiques. C’est même une de leurs fonctions primaires, à ces monstres créés par la culture. Depuis Georges Romero et La Nuit des Morts Vivants par exemple, le lien entre zombie et consommateur ou du moins philosophie de masse (au sens large) était fait. Si, le zombie en tant que tel est arrivé avec les migrations et les légendes créoles, il s’est rapidement dépourvu de ses origines pour devenir le mort-vivant que l’on connaît maintenant : cannibal, sans réflexion et dangereux lorsqu’il est en groupe, sans compter qu’il est contagieux. Difficile de ne pas y voir une mise en abîme de la conformité et de ses dangers… Dans The Dead don’t die, c’est la société de consommation, mais cela peut très bien s’étendre à toute société où les humains n’ont plus de libre-arbitre et obéissent à une idéologie globale.

Si on remonte un peu dans le temps, Jarmusch s'était également penché sur la figure du vampire dans Only Lovers Left Alive où, déjà, on lui avait reproché un certain snobisme. Si le vampire est lui aussi cannibal, monstrueux et sanglant, il a pour lui, en tout cas dans la mythologie moderne, l’aura du séducteur, du dandy, de l’homme savant qui, grâce à sa longue vie, a accumulé de la culture et créé une individualité très forte. Pas étonnant que le vampire soit si semblable aux héros romantiques que l’on connaît avec leur part de névroses mélancoliques ! Chez Jarmusch, la métaphore était très simple : le vampire c’est l’artiste, celui qui survit, qui interprète et se nourrit (littéralement) du monde. L’opposition est claire entre le consommateur lambda (le zombie) et l’artiste (le vampire). Les monstres de film d’horreur, dont on a vu dans cet article deux exemples mais qui en compte beaucoup d’autres, ne sont pas seulement un catalyseur d’émotions mais une représentation de l’humanité dans ses travers, dans ses phobies ou dans ses fantasmes, le tout poussé à l’extrême. La même chose peut être dite plus largement sur le cinéma de genre, qui, malgré sa réputation de création sans fond, à usage uniquement divertissant, met souvent des images et des histoires sur les inquiétudes latentes de la société.

Parasite, Bong Joon-ho (2019)

Si l’on s’arrête sur la sélection du Festival de Cannes de cette année 2019, plutôt que d’opposer un cinéma social et engagé comme celui de Ken Loach (Sorry we missed you) ou des Frères Dardennes (Le Jeune Ahmed) et celui du cinéma de genre comme celui de Jim Jarmusch, peut-être vaudrait-il mieux en percevoir les similitudes et s’apercevoir que, si certains préfèrent oeuvrer dans le réalisme, la réflexion et le dialogue, il ne faut pas pour autant écarter ceux qui utilisent les pulsions, l'imaginaire et la créativité. Au vu du palmarès de cette édition, et notamment de la Palme d’Or attribuée au maître du thriller coréen, Bong Joon-ho, il semblerait que nous ne soyons pas les seul.e.s à vouloir réhabiliter le film de genre !




SOURCES :

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/pourquoi-les-zombies-sont-ils-si-populaires

https://leeloucinema.wordpress.com/2018/01/21/mais-en-fait-le-cinema-de-genre-cest-quoi/

https://www.youtube.com/watch?v=aswjtkzl2j0



LES RECOMMANDATIONS DE LA BASTILLETTE :


Plutôt que de t’étaler les classiques que tu as sûrement vus et que tu peux retrouver facilement, voilà une petite liste de films B assez récents par des réalisateurs dont on attend avec impatience la suite :

Us (2019) ou Get out (2017), de Jordan Peel

Grave (2016), de Julie Ducournau

Memories of murder (2003), de Bong Joon-ho

Midnight special (2016), de Jeff Nichols

Hérédité (2018), de Ari Aster

The Haunting of Hill House (2018), Mike Flannigan (une série Netflix)


En général, les films produits par Bloom House ou A24 sont à surveiller.

Et si jamais tu veux d’autres recommandations ou même nous conseiller des films n’hésite pas à nous envoyer un mail sur labastillette@gmail.com ou à nous écrire sur les réseaux sociaux.

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